Aventures microscopiques - Episode II -
"Sur la route de Maguelonne"

Jean-Marie Cavanihac,

 

 


La microscopie d'amateur fait vraiment partie de la vie quotidienne ... Si vous avez aimé l'épisode I : "Aventures dans un jardin public"  voici une suite dans le même esprit !

 
 
Vous vous êtes certainement trouvé dans la situation suivante : un beau week end qui se prépare et plein de choses à faire… mais juste au moment ou vous alliez essayer votre nouveau condenseur de phase à décalage spatio temporel (1), acquis sur E -Troc pour une poignée de sesterces,  votre épouse vous rappelle que le frigo sonne creux et qu’il ne serait pas inutile d’aller le remplir…. Donc partir aux courses … Justement dans le centre commercial (à 20 km de chez vous) ils font de super promotions  (3 bidons de lessive Qui-lave-l’eau-avant-le-linge pour le prix de 2 !!)  ce qui vaut le déplacement …
 
 

(1)   pour les nouveaux lecteurs, il s’agit d’une boutade, le décalage spatio temporel est un terme fantaisiste (à moins que vous n’ayez un objet galactique massif genre trou noir ou super  nova prés de chez vous !)

(2)   dans la suite vous verrez des images en Contraste de Phase (CP) MAIS il n’est pas du tout nécessaire de disposer de cette technique (délicate)  pour faire de belles observations.

 
 
Après avoir organisé l’opération ( : tu t’occupes des produits d’entretien, moi de la nourriture …) les courses sont faites dans un temps record et comme l’après midi est radieuse en cet été Indien de fin octobre, pourquoi rentrer par la voie rapide plutôt que par la petite départementale qui longe les étangs côtiers ? Cela nous permet d’admirer les silhouettes gracieuses des flaments roses, nimbées de la lumière dorée du soleil couchant, se reflétant sur le miroir tranquille de l’eau des étangs. 
 
 
Bien sûr, il y aurait sûrement des prélèvements intéressants à faire dans ceux ci mais, pas de filet à plancton sous la main ! cependant, la petite départementale, en direction de la ville de Maguelonne, traverse aussi un petit fleuve côtier  .. . 
 
 
Arrivé sur le site, la route est en zone inondable et l’eau se trouve à moins d’un mètre sous le tablier du pont, de plus les rives sont très facilement accessibles. Vous faites donc halte sur le terre-plein après le pont,  (n’oubliez pas de mettre les Warnings !) récupérez un flacon de 30 ml (qui est toujours dans votre véhicule au cas ou..), marchez un peu dans la boue de la rive (qui fait un joli bruit de succion sous vos semelles , ce qui vous vaudra la remarque de votre épouse : tu ne rentres pas dans la maison avec ces chaussures !!). L’eau n'est pas trop montée avec les pluies d’automne, pas plus de 20 cm de fond, et coule calmement parmi les herbes de la rive, ce qui est une bonne condition pour que des espèces s’y développent, sans être entraînées : une pincée d’algues sur les galets, un brin de mousse sur un caillou à demi immergé, un peu d’ eau pour compléter et en 30 secondes , le flacon est plein …
 
  Je rappelle qu’il n’y a QUE  30 ml de prélèvement sans traitement particulier…la preuve :

 
 
Prélèvement.
 
 

De retour ‘at home’ le flacon est légèrement agité, vidé dans un récipient bas et large (en fait celui d’une terrine de pâté en verre qui dispose d’un couvercle en verre aussi et fait parfaitement office de cristallisoir…vous voyez que ce n’est pas inutile de s’intéresser aux courses…). On laisse décanter le temps de remplir le frigo (toujours l’organisation optimisée !!) et arrive la partie la plus intéressante : les heures (jours ??) d’observation sur ces quelques millilitres.
 
 
Pour faciliter le tri, et éviter de ramener trop de boue ou de particules minérales sur la lame  on peut se confectionner un petit ‘bassin’ de décantation intermédiaire en collant un anneau plastique (ici du plexiglas)  sur une lame de verre épaisse (en l’occurrence un verre blanc pour masque de soudeur à l’arc : voir magasins de bricolage) : on y dépose 2 gouttes du fond du prélèvement initial que l’on peut diluer avec quelque gouttes d’eau claire surnageant dans le cristallisoir. On observe à faible grossissement et on prélève avec une micro pipette les sujets intéressants pour transférer sur la lame. Sans micro pipette on peut aussi transférer au hasard, avec un compte gouttes,  c’est à dire préparer 5 ou 6 lames propres sur chacune desquelles on dépose une petite goutte (la valeur d’une tête d’allumette), et que l’on explore ensuite systématiquement à faible grossissement.  Si l’eau est bien étalée (ce qui est le cas pour une lame propre, dégraissée au préalable à l’alcool et bien sèche ) on n’ a pratiquement pas besoin de lamelle .

 
 
Petits bassins de décantation.
 
 

Cet article n’a pas la prétention scientifique de classifier avec précision toutes les espèces rencontrées mais de donner un exemple et aussi l’envie de voir ce que l’on peut très facilement récolter et observer autour de soi . Donc voici un petit échantillonnage (plusieurs espèces de diatomées courantes : navicula, diatoma, ne seront pas illustrées…idem pour certains petits protozaires )

 

 


Les algues : D’abord les objets macroscopiques :  trois variétés d’algues filamenteuses sur lesquelles sont souvent fixées des diatomée épiphytes : cladophora, spirogyra avec ses chloroplastes enroulés en spirale sérrée, melosira (en fait une diatomée)  dont on voit une chaine et deux cellules sous des angles différents

 

 
cladophora
spirogyra
melosira

 

 


Les vers: un bel assortiment, (sans compter les omni présents nématodes…)   Une compression contrôlée sous la lamelle permet de les immobiliser en retirant très doucement l’eau qui déborde de celle ci . En approchant au contact un mouchoir en papier : l’eau est aspirée par capillarité et la lamelle va descendre doucement. L’opération est à contrôler de visu sous le microscope pour éviter au sujet l’écrasement (rajouter un tout petit peu d’eau sur le bord de la lamelle si on en a trop retiré) .   NB : il faut bien évidemment éviter d’avoir des particules minérales sous la lamelle qui  l’empêcheront de descendre !

 
 Voici un nématode entre deux agitations: la tête est à gauche ! 
Voici un Oligochaete bien nourri et dont un gros plan sur son système digestif montre qu’il est amateur de diatomées gyrosigma (il doit revenir des courses aussi ! va falloir aller vite si on veut étudier celles-ci , il y a de la concurrence !)
Cet autre spécimen (turbellaria ?) semble avoir un régime différent puisqu’on reconnaît (médaillon) une lorica de rotifère Lepadella , (tête à droite) 
Cette troisième espèce Aeolosoma est parsemée de points oranges du plus bel effet ! (la tête est à gauche)
et enfin ce magnifique Stylaria dont on voit le détail de la 'trompe' en médaillon !
 

 

Les rotifères
 : débauche d’espèces ! plus de 6 espèces rencontrées , dans l'ordre ci dessous : lepadella, trichotria,  collurella, euclanis, dicranophorus capable de projeter son mastax à l’extérieur … Même technique de compression que pour les vers.

 
lepadella
trichotria
collurella
euclanis
dicranophorus


 

Les diatomées
(a gogo) quelques unes assez spectaculaires dont la bacillaria paradoxa aux mouvements de groupe toujours surprenants  .
Cet assortiment : gyrosigma, surrirella ,nitschia sigmoides . Noter aussi dans la dernière image ces deux vues de Synedra Ulna, la vue valvaire (V)  étant difficile, à obtenir étant donné le rapport hauteur sur largeur de l’espèce !) .

 
 
bacillaria paradoxa
bacillaria paradoxa
 
 


 
gyrosigma, surrirella ,nitschia sigmoides
Synedra Ulna ( vue valvaire (V) )

 

Les protozoaires
(quelques uns, mais ils deviennent plus nombreux si le prélèvement vieillit) dont on remarquera  qu’ils sont aussi de grands amateurs de diatomées..

 
ce bel euplote en contraste de phase (CP) avec ses cirres (cils fusionnés entre eux) dont il se sert comme des pattes
Ce gracieux  litonotus , toujours en CP où l’on distingue bien une vacuole contractile à l'arrière
Deux images de ce nassula (la flèche indique la nasse )  en version normale ‘gourmet’ (a droite en CP) avec des frustules de diatomées dans une grosse vacuole digestive, et en version « goinfre » à gauche, (on peut dire qu’il a les « yeux plus gros que la vacuole » car il est déformé par la diatomée synedra Ulna qu’il a ingérée !)
Et surtout ce très beau loxophyllum meleagris dont on voit bien le macro nucléus moniliforme (en forme de collier de perle), ainsi que la vacuole pulsatile postérieure qui communique avec un canal  excréteur. Il se déplace en glissant et parfois en se repliant sur lui même à la manière d’une crêpe dans une poêle bien huilée !!
 

 

Les eugléniens,
(à observer rapidement, car s’immobilisent puis s’enkystent si la lumière manque)  ici un  euglena spyrogyra dont on notera le flagelle en tire bouchon  et les deux pyramidions ,( réserves de nourriture : amidon), et dessous un Phacus avec son stigma rouge photosensible .

 
 

 


Les amibes
  En voici une au x 20 en contraste de phase pour mettre en évidence ses pseudopodes : tous ne sont pas nets car l’amibe se déforme aussi en 3 dimensions !

 
 
Deux amibes à théque : (les amibes à théque apparaissent surtout sur les très vieux prélèvements) difflugia à droite et arcella (a gauche en fond clair et en CP) dont on voit le protoplasme au travers de la coque orangée.
 

 

Les desmidiés
(une seule espèce ici ) : ce closterium dont une observation des extrémités à fort grossissement  (x40) montrerait la danse de petits cristaux minéraux sous l’influence de courants internes…
 
closterium

 


Aurais je oublié quelque chose ?, ha oui, les larves d’insectes aquatiques genre chironomides, éphémères  et autres que l’on peut observer à faible grossissement mais qui bougent beaucoup !…

 Voilà donc une belle journée ou ont été associés l’utile à l’agréable … !

Il ne s’agissait là que d’un rapide tour d’horizon pour démontrer la richesse de tels prélèvements.Chacun des sujets cités ci dessus peut faire l’objet d’heures d’études et de prise de vues, en changeant le grossissement,  le mode d’éclairage, en faisant des images fixes ou des petites vidéos car tout ce petit monde bouge à qui mieux mieux …Parfois au premier examen (surtout si l’eau est froide,) toutes les espèces ne sont pas visibles puis, en deux ou trois jours les oeuf de rotifères éclosent et ceux ci apparaissent, idem pour les protozoaires dont plusieurs générations se succèdent, puis les amibes . On peut aussi fractionner le prélèvement : par exemple un récipient avec les algues , un autre avec la vase…  un troisième avec la mousse et suivre les évolutions de ces micro mondes dans le temps : il est probable qu’on n’y rencontrera pas tout à fait les mêmes espèces car les éléments nutritifs du milieu ne seront pas les mêmes.

 
 

Petit conseil : ne prenez pas trop de matière végétale (une pincée n’est pas une poignée !) sinon l’eau va rapidement pourrir et tuer les espèces animales évoluées. Conservez les flacons couverts, mais pas fermés hermétiquement,  à la lumière mais pas au soleil, aux alentours de 20 ° (plutôt au frais qu’au chaud..) 

Vous aurez noté qu’il n’y a aucune préparation particulière, ni coloration spéciale, ni technique spéciale (sauf les images en CP qui ne sont absolument pas obligatoires mais il faut bien que je montre aux copains mon condenseur de phase ! ). C’est pour cela que les prélèvements liquides sont des milieux faciles à observer et certainement une très bonne introduction à la microscopie. Pour les ames sensibles, tous les sujets observés ci dessus, (même légèrement comprimés !) sont restés vivants et remis dans leur bocal pour suivre leur évolution. Les photos ont été faites avec un appareil Pentax Optio M10 placé derrière un oculaire  x 12,5 indice de champ 20. 

 
 
JMC