|
La
photomicrographie en lumière polarisée permet d'obtenir des images
aux couleurs somptueuses. C'est une technique journellement employée
dans l'industrie et la recherche scientifique ( biologie, métallographie,
géologie, pétrographie ) pour l'analyse qualitative de nombreuses
substances. Contrairement aux apparences elle ne présente guère de
difficultés réelles pour l'amateur mordu et tant soit peu bricoleur.
Alors pourquoi pas vous, d'autant qu'elle est incontournable pour
les heureux possesseurs de microscopes que nous sommes !
UN
PEU DE THEORIE !
La
lumière, qui est une oscillation électromagnétique de très courte
longueur d'onde se propage, comme une onde radioélectrique ,selon tous
les plans perpendiculaires à sa trajectoire. Or certains corps
naturels, comme l'hérapatite ou le spath d'Islande, sciés et recollés
au baume du Canada pour constituer des
" nicols " ou filtres polarisants, possèdent la
curieuse propriété de favoriser certains plans de propagation par
rapport aux autres. La lumière ayant traversé un tel filtre est
dite polarisée.
L'œil humain ne différencie pas ce type de rayonnement, mais
certains insectes ( notamment les abeilles ) y sont très sensibles.
Cela leur permet de différencier les diverses espèces de fleurs, et
même de se diriger.
Pour mettre en évidence cette polarisation de la lumière, il faut
disposer d'un second filtre identique au premier,
qui va prendre le nom d' analyseur,
le premier
étant donc le polariseur.
Lorsqu'on observe une source lumineuse à travers deux filtres dont les plans
de polarisation
sont parallèles, cette source est vue avec son intensité normale; si
ensuite, on fait tourner l'analyseur, les plans de polarisation des
filtres vont se trouver de plus en plus " contrariés " : avec
des filtres d'excellente qualité, l'extinction apparente est totale
lorsque les plans sont perpendiculaires.
Dans la nature, les exemples de lumière polarisée ne manquent pas : le
ciel bleu, surtout au zénith diffuse presque uniquement cette lumière
( il paraît noir à travers un filtre polarisant ), de même que les
réflexions sur les surfaces brillantes de l'eau, du verre, du feuillage
des arbres, des fleurs. Tous les photographes connaissent le filtre
polarisant de couleur grisâtre ( si possible neutre ) dont on coiffe
l'objectif lorsqu'on veut éliminer certains reflets gênants ou saturer
les couleurs. On voit qu'il existe différents moyens de polariser la
lumière, par traversée d'un matériau biréfringents ( spath ) ou d'un
filtre spécial constitué de macromolécules disposées en lignes
parallèles afin de ne favoriser qu'un seul plan de propagation de la
lumière. C'est ainsi que sont réalisés les filtres polarisants vendus
pour la photographie. Il en existe de toutes qualités, plus ou moins
efficaces, plus ou moins neutres ( chose facile à vérifier en posant
plusieurs modèles côte à côte sur une feuille blanche: les filtres
verdâtres sont à rejeter ). Attention à ne pas
faire l'acquisition d'un filtre à polarisation
circulaire qui
ne fonctionne pas dans notre cas !
Dans la nature c'est plus simple : la polarisation s'obtient par
réflexion sur une surface lisse, feuillage ou eau par exemple...et bien
évidemment les gouttelettes d'eau en suspension dans l'atmosphère, ce
qui explique la polarisation de la voûte céleste, tellement utile aux
photographes, ainsi que le rôle exact du filtre polarisant monté sur
l'appareil photo : il joue en fait le même rôle que l'analyseur du
microscope .
Revenons
à nos deux filtres en position "croisée", c'est à dire en
position d'extinction. Si on introduit entre
ces deux filtres un objet transparent
ayant, lui aussi,
des propriétés polarisantes, on assiste à une jolie expérience. Car
cet objet-là va " dépolariser " la lumière, mais
différemment selon les diverses longueurs d'onde du spectre visible, et
se parer alors des couleurs les plus vives et les plus chatoyantes.
Cette expérience est facile à réaliser pour peu que l'on possède
deux filtres du type de ceux que l'on utilise en photo. Il suffit de
regarder l'un à travers l'autre : en tournant l'un des deux, on a vite
trouvé le point d'extinction où les filtres paraissent noirs. En
introduisant alors entre ces deux filtres , par exemple le couvercle en
matière plastique qui leur sert d'emballage, on le voit s'orner de
merveilleuses couleurs qui semblent converger vers le point d' injection
du moule. Ces lignes colorées renseignent sur les tensions internes du
plastique, propriété très utilisée dans l'industrie pour contrôler
les tensions, les déformations et la résistance des matériaux divers.
Et ce phénomène est, bien sûr, invisible à l'œil nu ! c'est la base
du procédé que nous allons décrire...
A gauche =
Filtres dans le même plan, l'ombre du petit filtre est claire.
Au milieu = Filtres " croisés " l'ombre du petit filtre est
noire.
A droite, on a introduit un corps " dépolarisant ",
l'ombre du petit filtre est colorée.
Même expérience avec le microscope !
A gauche, un cristal d' acide tartrique ( x25 ) en lumière normale;
A droite, le même entre polariseur et analyseur : sans commentaire !
OBTENIR
DES CRISTAUX
Vous
allez donc pouvoir entrer dans un monde fascinant grâce au phénomène de
la polarisation !
En effet, de nombreuses substances, après avoir été dissoutes dans un
solvant, forment après évaporation de ce solvant, des cristaux
microscopiques appelés microcristaux
.Dotés, en
général, d'un fort pouvoir polarisant, ces cristaux révèlent, en
lumière polarisée, leurs formes et leurs couleurs, variées à l'infini
:
rocs et gouffres vertigineux, pics, caps, étoiles, engrenages
mystérieux, plumetis, broderies, traînées multicolores, feux
d'artifices, polygones parfaits, irisations, maelströms miniatures et
même...trous noirs !
Bref, tout un éblouissement visuel qui fait vagabonder l'imagination,
auquel le plus blasé ne peut rester indifférent ! Mais comment obtenir
tout cela ? Facile ! Les substances à dissoudre, elles, se trouvent pour
une bonne partie à la maison, dans la cuisine, dans l'armoire à
pharmacie, ou dans votre cher petit labo photo - si vous en avez un !
L'une d'entre elles, qui donne d'ailleurs de superbes cristaux en forme
d'éventail, est consommée tous les jours : c'est le sucre ! Voici, pour
débuter, comment procéder :
- On fait dissoudre une cuillerée de sucre cristallisé dans un
demi-verre d'eau,
- On attend que l'eau redevienne claire,
- On en met quelques gouttes sur une lame et on les étale ( on peut
chauffer rapidement la lame
sur une flamme pour la rendre mouillable, c'est à dire pour que la goutte
ne se mette pas " en boule " )
- Au bout de quelques heures, quelquefois quelques jours, c'est assez long
pour le sucre, les cristaux apparaîtront. La
lamelle n'est pas nécessaire.
On peut aussi " aider " la cristallisation en plaçant dans les
gouttes quelques minuscules grains de sucre qui vont servir de "
germes " aux futurs cristaux : c'est la technique de l'ensemencement.
Notez bien que le sel, ainsi que toutes les substances qui cristallisent
en cubes sont absolument dénués de propriétés
polarisantes : ce n'est donc pas la peine d'essayer !
Pour
ma part, j'ai trouvé de beaux sujets dans mon armoire à pharmacie : je
fais dissoudre, dans l'eau ou l'alcool à 90° ( ces deux substances sont
les plus employées, leur résultat est différent dans les deux cas, mais
d'autre solvants sont possibles : xylol, éther, glycérine, acétone,
etc. ) un échantillon des poudres, cachets, granulés ou autres gélules.
Les substances chimiques contenues dans les produits pharmaceutiques sont
très diverses et donnent quelquefois de magnifiques résultats.
L'acide acétyl-salicylique ( aspirine ),
la magnésie, le bismuth, l 'acide ascorbique,( qui est plus simplement la
vitamine C ), la teinture d'iode, le permanganate ( beaux cristaux violets
), le bleu de méthylène, que sais-je encore ? Si vous êtes en bons
termes avec votre pharmacien, demandez-lui ( en quantités infimes
), des produits purs : menthol (spectaculaire !), sulfates de fer, de
cuivre, de zinc, carbonate de sodium, camphre, borax, etc. Vous pourrez
ainsi identifier les substances à coup sûr et les repérer dans les
mélanges de synthèse...Le mien m'a même donné du bichlorure de mercure
( le " sublimé corrosif " ) qui est un des poisons les plus
violents que l'on connaisse ! C'est une poudre rouge vif qui donne
paraît-il de merveilleux cristaux : j'avoue n'avoir pas encore osé faire
des essais ! Tout peut être essayé : nul doute que les remèdes propres
à vos bobos personnels seront tout aussi photogéniques ! Le labo photo,
éventuellement, sera aussi une mine inépuisable: produits de
développement, génol, hydroquinone, hyposulfite, bains sulfureux de
virages, de sulfatation etc.
En fait chaque fois que prépare des bains, j'en distrais quelques gouttes
que je mets sur une lame. on ne sait jamais, si c'était beau...et c'est
toujours beau !
QUELQUES
CONSEILS
-
Faire de préférence
les dissolutions dans l'eau distillée qui ne contient ni chlore, ni
calcaire. dans l'alcool à 90°, l'évaporation est plus rapide et les
cristaux différents. On peut laisser sécher à l'air libre, à
température douce ( dans l'étuve ! ), mais on peut aussi chauffer rapidement
la lame sur une
flamme ( lampe à alcool ) et déposer une goutte de produit qui
s'évapore immédiatement : là aussi les cristaux sont différents. Il
suffit de porter rapidement la lame sous l'objectif du microscope pour
assister à la " naissance " des cristaux : spectacle
merveilleux assuré !
- L'hygrométrie, le température influent sur leur formation, si bien
qu'on peut obtenir des résultats variant à l' infini avec le même
produit; j'en ai même vu de " vivants " qui évoluent avec le
temps en donnant des figures changeantes au fil des jours ( comme
l'hyposulfite ).
- Il vaut mieux faire , à mon avis, des concentrations faibles, une
évaporation lente, et ne pas chercher systématiquement la saturation qui
conduit souvent à des préparations "épaisses" et
difficiles à mettre au point. L'idéal est d'avoir un dépôt le
plus mince possible, quasi
invisible par transparence, garantie de belles polarisations. On peut
parfaitement mélanger les produits, ou même les teinter. Par exemple en
mettant en contact un cristal de menthol et un cristal de camphre, par
sublimation le mélange devient liquide et forme de somptueux cristaux,
très volatils, à observer immédiatement ! -
La lamelle n'est pas nécessaire, sauf si l'on désire conserver la
préparation . Dans cette optique, attention au médium. Bien que la
coumarone ou le baume du Canada (recommandé dans ce cas )
dissolvent peu de substances, il vaut mieux faire des essais.
- Attention à la poussière pendant le séchage.
L'ECLAIRAGE ET LA
PHOTO
Notons
que l'éclairage doit
être puissant . Bien sûr on utilise l'éclairage standard du microscope,
ou un montage avec les nouvelles LED Luxeon 1 watt qui donnent une intense
lumière blanche dépourvue d'infra rouges, convenant bien aux webcams.
Je pense que les plus belles
images de microscopie s'obtiennent en photo argentique traditionnelle (
diapos Sensia 200 ou noir et blanc ), ensuite numérisées dans un
scanner 24x36, avec le confort de photographier la totalité du champ
observé !
On a ainsi des documents d'une extrême finesse et aux couleurs saturées
reproduisant bien la magie des polarisations...ou des autres sujets
d'ailleurs. Je viens pour ma part d'expérimenter la webcam, cependant de
bonne qualité ( Toucam Pro Philips ), avec un éclairage par LED, et j'ai
été quelque peu déçu. C'est un excellent " carnet de notes
", mais qui souffre de plusieurs inconvénients : champ extrêmement
réduit, format limité, définition faible, sensibilité aux
infra-rouges... Évidemment on a l'image immédiatement ! LES
FILTRES POLARISANTS
|
|
Contrairement
à ce qu'affirment certain ouvrages, le filtre polarisant en lame
souple que l'on découpe à la bonne dimension avec des ciseaux
ne se trouve pas facilement. De plus, ce sont des filtres
scientifiques très onéreux, ce qui explique d'ailleurs le prix
relativement élevé des filtres polarisants de qualité. La solution
? Choisir tout simplement des filtres vendus en différents diamètres
pour la photographie ( les plus petits diamètres conviennent
généralement ). Ces filtres peuvent être facilement démontés
de leur bague, afin de les placer plus facilement dans le
microscope. Précisions : le
polariseur doit
se trouver devant
ou sur
la source de lumière , l'idéal est de
pouvoir le mettre dans le support filtre du condenseur, comme |
Ccci-
contre. L' analyseur,
quant à lui, doit être en quelque sorte " de
l'autre côté "
de la préparation, c'est à dire à la sortie de l'objectif, dans
la tourelle ou directement posé sur l'oculaire, ce qui est assez pratique
pour le faire tourner pendant l'observation pour trouver le point d'extinction.
Tout dépend de l'architecture du microscope, mais la solution est, en
général facile à trouver !
Notons qu'avec ces filtres en position " croisée ", on obtient
pas toujours l'extinction complète du faisceau lumineux, mais une couleur
bleu nuit du plus bel effet sur les photographies. L'éclairage "
chaud " des lampes de microscope n'est pas désagréable dans ce
domaine, mais on peut le " refroidir " par l'interposition d'un
filtre bleu, au prix d'une perte de lumière supplémentaire...
Lorsque les filtres sont en position d'extinction, on peut introduire
entre le polariseur et la préparation observée, un petit morceau de
cellophane ( mais oui, celle des pots de confiture ! ). En faisant tourner
cette cellophane dans son plan, on voit le fond sombre prendre tour à
tour toutes les couleurs du spectre . Les cristaux observés changent
aussi de couleur; ils en deviennent fréquemment encore plus beaux que sur
fond noir : c'est que la phase de la polarisation a changé. Regardez les
photos suivantes du même cristal prises avec différentes orientations de
la cellophane :
 |

|
|
Cet
effet correspond à
celui donné par la lame de gypse " rouge du premier ordre " des
micrographes. En pliant, en froissant même la feuille de cellophane, ou
en en superposant plusieurs, on obtient des effets incroyables. Un petit
carré de plastique transparent à la place de la cellophane convient
aussi très bien, d'autant qu'on peut repérer les couleurs obtenues
suivant son orientation. Astuce : le prélever dans un boîtier pour CD !
Et autre astuce : il y a des boîtiers de CD en plastique transparent de
couleur...
Plusieurs clichés des mêmes cristaux effectués sans toucher à la lame,
mais simplement en tournant les filtres donnent, en projection
fondu-enchaîné des effets vraiment spectaculaires... Bref, la seule
limite est...
l'imagination de chacun !!!
Pour
ne pas trop alourdir ce ficher, quelques exemples sous forme d'une
mini-galerie se trouvent dans
" MICROCRISTALLISATIONS : CREATIONS DE LA NATURE 2
Jean LEGRAND
/ Juin 2003
|